Publié le 15 mars 2024

Face à la vulnérabilité d’un parent, le bon réflexe n’est pas de chercher la protection « maximale », mais la plus juste et la moins contraignante possible.

  • Le choix d’une mesure juridique (curatelle, tutelle, habilitation) doit être dicté par le principe de proportionnalité : la protection doit s’adapter au degré d’altération des facultés, et non l’inverse.
  • L’anticipation via un mandat de protection future est systématiquement préférable à une mesure judiciaire subie dans l’urgence.

Recommandation : Analysez le risque réel (gestion du quotidien, patrimoine, abus) pour définir la mesure chirurgicalement adaptée, en privilégiant toujours le dialogue familial lorsque cela est possible.

Lorsqu’un parent commence à montrer des signes de la maladie d’Alzheimer, l’inquiétude de la famille se cristallise rapidement autour d’une question financière et juridique : comment le protéger de lui-même et des autres ? Des dépenses inhabituelles, une gestion administrative qui dérape, la crainte d’un abus de faiblesse… Face à cette mise en danger, le premier réflexe est souvent de penser aux solutions les plus radicales, comme la mise sous tutelle. On entend fréquemment qu’il faut « verrouiller les comptes » pour éviter le pire.

Pourtant, en ma qualité de Juge des Contentieux de la Protection, je peux vous affirmer que cette approche est une erreur. Le droit de la protection des majeurs n’est pas un arsenal destiné à priver une personne de sa liberté, mais une boîte à outils graduée. Le principe fondamental qui guide chaque décision est celui de la nécessité et de la proportionnalité. La loi nous impose de rechercher la solution la moins intrusive, celle qui préserve au maximum l’autonomie de la personne tout en la sécurisant efficacement. La question n’est donc pas « Quelle est la protection la plus forte ? », mais bien « Quelle est la protection la plus juste et la plus adaptée à la situation précise de mon parent ? ».

Cet article n’est pas un simple catalogue des mesures existantes. Il est conçu comme une aide à la décision, pour vous permettre de comprendre la logique qui sous-tend le choix entre une curatelle, une tutelle ou une habilitation familiale. Nous aborderons les aspects les plus concrets : la gestion du compte courant, les erreurs à ne pas commettre, les signaux d’alerte qui imposent une action immédiate, et surtout, les outils d’anticipation qui peuvent vous éviter de devoir un jour saisir un juge dans l’urgence.

Pour naviguer avec clarté dans ces options juridiques complexes, ce guide est structuré pour répondre aux questions pratiques que se pose toute famille. Le sommaire ci-dessous vous permettra d’accéder directement aux points qui vous préoccupent le plus.

Curatelle simple ou renforcée : quelles différences concrètes pour la gestion du compte courant ?

La distinction entre curatelle simple et renforcée n’est pas théorique, elle est éminemment pratique et concerne directement la gestion des finances quotidiennes. Comprendre cette différence est crucial pour déterminer le niveau d’assistance réellement nécessaire pour votre parent. Le principe est simple : on n’utilise pas un marteau pour écraser une mouche. La mesure doit s’adapter au besoin, et non l’inverse.

En curatelle simple, la personne protégée gère seule son compte bancaire. Elle perçoit ses revenus, règle ses dépenses et effectue ses paiements de manière autonome. Le rôle du curateur est d’assister son parent pour les actes importants, dits « actes de disposition », comme la vente d’un bien immobilier, la souscription d’un emprunt ou une donation. Pour ces actes, la double signature est obligatoire. Pour tout le reste, le quotidien, la personne reste maître à bord.

La curatelle renforcée est prononcée lorsque le juge constate que la personne, bien que capable de gérer ses dépenses courantes, n’est plus en mesure de gérer la perception de ses revenus et le règlement de ses charges fixes (loyer, assurances, impôts). Dans ce cas, le curateur perçoit les revenus sur un compte ouvert au nom du majeur protégé et assure lui-même le paiement de ces charges. Il verse ensuite l’excédent, « l’argent de poche », sur un compte laissé à la libre disposition de la personne. La curatelle renforcée est donc un mécanisme de sécurisation des flux financiers essentiels.

Cette organisation demande un dialogue constant avec le conseiller bancaire pour mettre en place les bons outils. Il s’agit de trouver un équilibre entre protection et autonomie, une préoccupation centrale pour le bien-être de la personne. Le but n’est pas de la déposséder, mais de la soulager d’une charge devenue trop lourde.

Rencontre entre un curateur et un conseiller bancaire dans une agence pour organiser la gestion des comptes d'une personne protégée.

Étude de cas : La carte prépayée, une solution d’autonomie en curatelle renforcée

Pour préserver l’autonomie de son père sous curatelle renforcée, un fils a mis en place, avec l’accord de la banque, un système de carte prépayée. Chaque mois, il recharge cette carte avec un montant de 200€, correspondant à l’excédent disponible après paiement des charges. Son père peut ainsi réaliser ses achats quotidiens (presse, boulangerie, petits plaisirs) en toute liberté, sans avoir à manipuler d’espèces et sans risque de découvert ou de dépenses excessives. Cette solution simple maintient son sentiment d’indépendance et sa dignité, tout en garantissant une gestion financière sécurisée, comme le demande la mesure de protection.

Comment mettre en place une habilitation familiale sans passer par une mesure lourde ?

L’habilitation familiale est une petite révolution dans le droit de la protection. Créée en 2016, elle est devenue une option privilégiée par les familles et les juges lorsque le consensus règne. Sa force est sa simplicité : elle permet à un ou plusieurs proches de représenter une personne vulnérable sans avoir à se soumettre au formalisme lourd du compte de gestion annuel exigé en tutelle. C’est une mesure basée sur la confiance.

La condition sine qua non pour sa mise en place est l’accord unanime de tous les proches qui devraient légalement hériter de la personne (les héritiers présomptifs : conjoint, enfants, ou à défaut frères et sœurs). Si un seul membre de la famille s’y oppose ou reste silencieux, le juge ne pourra pas la prononcer et devra s’orienter vers une mesure classique de curatelle ou de tutelle. Le consensus familial est donc le pilier de ce dispositif. Son succès est tel que, selon les dernières statistiques, plus de 39 000 habilitations familiales ont été ouvertes en 2023, en faisant la mesure la plus prononcée devant la tutelle et la curatelle.

La procédure est allégée. Il faut saisir le juge des contentieux de la protection avec une requête, un certificat médical circonstancié (rédigé par un médecin inscrit sur la liste du procureur) et surtout, l’accord écrit de chaque membre de la famille. Le juge auditionne la personne à protéger, s’assure de l’adhésion de la famille et définit l’étendue de l’habilitation (générale ou limitée à certains actes). Une fois accordée, la personne habilitée peut agir au nom de son parent sans avoir à rendre de comptes annuels au tribunal, bien qu’elle reste moralement et légalement responsable de sa gestion.

Voici les étapes fondamentales à suivre avant de déposer une demande :

  • Réunir tous les membres de la famille concernés pour une discussion franche et transparente.
  • Désigner ensemble la personne qui exercera l’habilitation, en s’assurant de son accord et de sa disponibilité.
  • Définir précisément le périmètre souhaité pour l’habilitation (générale ou limitée à certains actes comme la gestion des comptes, la vente d’un bien…).
  • Formaliser l’accord écrit et signé de chaque membre de la famille.
  • Constituer le dossier complet avec le certificat médical et le formulaire Cerfa n°15891.

Abus de faiblesse : les signaux qui doivent vous pousser à saisir le procureur immédiatement

Face à une personne atteinte de la maladie d’Alzheimer, la vulnérabilité n’est pas une hypothèse, c’est une certitude. L’abus de faiblesse n’est pas seulement un risque, c’est un fléau silencieux. En tant que juge, je suis confronté à des situations dramatiques où des patrimoines sont siphonnés en quelques mois. Certains signaux ne tolèrent ni l’attente, ni le doute. Ils imposent une réaction immédiate : une saisie du procureur de la République.

L’abus de faiblesse est un délit pénal. Il est caractérisé lorsque quelqu’un profite de l’état de vulnérabilité (dû à l’âge, la maladie, l’isolement) d’une personne pour la conduire à un acte ou une abstention qui lui est gravement préjudiciable. Il ne s’agit pas d’un mauvais conseil, mais d’une manipulation active. Les données sont alarmantes : on estime que des centaines de milliers de seniors sont victimes chaque année, mais seule une infime partie des cas est signalée. C’est pourquoi votre vigilance est essentielle. La loi est de votre côté, mais elle ne peut agir sans être alertée.

Les signaux d’alerte qui doivent déclencher une action sont les suivants :

  • Des mouvements bancaires inhabituels : retraits d’espèces importants et répétés, virements vers des tiers inconnus, souscription de crédits à la consommation.
  • L’isolement soudain : une nouvelle « connaissance » (voisin, aide à domicile, artisan) qui filtre les appels, décourage les visites de la famille et devient l’interlocuteur unique.
  • La signature de documents suspects : modification de la clause bénéficiaire d’une assurance-vie, procuration bancaire donnée à un tiers, testament en faveur d’un inconnu, vente d’un bien à un prix dérisoire.
  • L’apparition de dettes : des factures impayées qui s’accumulent alors que les revenus sont suffisants, des relances d’huissiers.

Si vous constatez un ou plusieurs de ces signaux, n’attendez pas. Il faut agir. La première étape est de rassembler les preuves (relevés bancaires, courriers) et d’obtenir un certificat médical attestant de la vulnérabilité de votre parent. Ensuite, vous devez rédiger un courrier circonstancié au procureur de la République du tribunal judiciaire du domicile de votre parent. Cette saisine déclenchera une enquête et, en parallèle, peut accélérer la mise en place d’une mesure de protection judiciaire (sauvegarde de justice) pour geler la situation et empêcher que les préjudices ne s’aggravent. On estime que près de 800 000 personnes âgées de plus de 75 ans sont victimes d’un abus de faiblesse chaque année, mais seuls 10% des cas seraient signalés, ce qui souligne l’urgence d’agir au moindre doute.

L’erreur classique du tuteur familial qui confond son patrimoine et celui du protégé

C’est l’écueil principal du tuteur ou du curateur familial de bonne foi : la confusion de patrimoines. Pris par le quotidien et la volonté de bien faire, beaucoup de proches oublient une règle d’or intangible en matière de protection juridique : le patrimoine de la personne protégée est un sanctuaire. Il ne doit jamais, au grand jamais, se mélanger avec celui du protecteur. Toute dépense, même la plus anodine, doit être rigoureusement séparée.

L’erreur la plus fréquente concerne les courses communes. Le fils qui fait les courses pour sa mère sous tutelle et pour sa propre famille en payant avec la carte de sa mère commet une faute de gestion. Même s’il pense « s’arranger » plus tard, cette pratique est à proscrire absolument. Le compte de gestion annuel, qui doit être soumis au juge, exige une transparence totale. Chaque dépense doit être justifiée par une facture au nom de la personne protégée. Comment justifier un ticket de caisse contenant des couches pour bébé et un pot de confiture de fraise ? C’est impossible.

Cette séparation stricte des patrimoines n’est pas une simple contrainte administrative. Elle a trois objectifs fondamentaux :

  1. Protéger le majeur vulnérable : C’est la garantie que son argent est utilisé exclusivement pour ses propres besoins.
  2. Protéger le tuteur lui-même : En cas de contrôle du juge ou de conflit avec d’autres membres de la fratrie, une comptabilité irréprochable est sa meilleure défense. Elle le met à l’abri de tout soupçon de malversation.
  3. Préparer la succession : Une gestion claire évite des complications et des litiges sans fin entre les héritiers au moment du décès.

La règle est donc simple : ouvrez un compte bancaire dédié exclusivement à la personne protégée. Utilisez les moyens de paiement de ce compte (carte, chéquier) uniquement pour les dépenses qui la concernent. Conservez précieusement tous les justificatifs. Si vous avancez une dépense avec votre argent, faites-vous rembourser par virement depuis le compte de la personne protégée, en conservant la facture comme preuve.

Étude de cas : La rigueur comptable pour les dépenses partagées

Un tuteur familial effectue régulièrement les courses pour lui-même et son parent sous tutelle. Pour éviter toute confusion patrimoniale, il met en place un système rigoureux : il paie systématiquement avec sa propre carte bancaire en séparant les articles sur le tapis de caisse pour obtenir deux tickets distincts. De retour à domicile, il se rembourse immédiatement par virement du montant exact du ticket de caisse de son parent, en indiquant en libellé « Remboursement courses du JJ/MM/AAAA ». Il scanne et classe ensuite le ticket dans un dossier dédié. Lors du compte-rendu annuel au juge, il peut justifier chaque mouvement et démontrer la séparation claire des patrimoines, s’évitant ainsi toute difficulté.

Quand et comment demander la mainlevée d’une mesure de protection devenue inutile ?

Une mesure de protection juridique n’a pas vocation à être éternelle. Elle est prononcée pour une durée déterminée, généralement fixée à 5 ans, et peut être renouvelée. Cependant, il peut arriver que la mesure devienne inadaptée ou tout simplement inutile. La loi prévoit donc la possibilité de demander sa mainlevée, c’est-à-dire sa suppression, ou son allègement.

Plusieurs situations peuvent justifier une telle demande. La plus heureuse, bien que rare dans le cas de maladies neurodégénératives comme Alzheimer, est une amélioration de l’état de santé de la personne. Si une expertise médicale conclut que la personne a recouvré ses facultés, le juge prononcera la mainlevée. Plus fréquemment, la demande vise à adapter la mesure. Par exemple, si le patrimoine a été liquidé et que la personne vit en EHPAD avec des revenus modestes, une lourde mesure de tutelle peut ne plus être justifiée. On peut alors demander au juge de la remplacer par une curatelle simple ou une habilitation familiale, plus souples à gérer.

La demande peut être faite à tout moment par la personne protégée elle-même, son tuteur ou curateur, un membre de sa famille ou le procureur de la République. Même une personne atteinte d’Alzheimer, dans un intervalle de lucidité, conserve le droit de saisir le juge pour contester sa mesure. La demande doit être adressée par courrier au juge des contentieux de la protection, en expliquant les raisons qui la motivent. Le juge ordonnera systématiquement une nouvelle expertise médicale pour évaluer l’état actuel des facultés de la personne et prendra sa décision après avoir entendu toutes les parties. Il est souvent plus simple d’attendre l’échéance de la mesure pour demander sa modification, mais en cas de changement significatif de situation, il ne faut pas hésiter à saisir le tribunal.

Enfin, il est un cas où la mesure s’arrête de plein droit, sans intervention du juge : le décès de la personne protégée. Le mandat du tuteur ou du curateur prend fin instantanément. Il a alors pour dernières obligations d’informer sans délai le juge et les établissements bancaires, puis de transmettre dans les trois mois les comptes de sa gestion aux héritiers. Il n’a plus aucun pouvoir sur le patrimoine, qui est gelé dans l’attente du règlement de la succession par le notaire.

Mandat de protection future ou procuration : quel outil choisir pour gérer les comptes bancaires ?

L’anticipation est la clé d’une protection sereine. Trop souvent, les familles n’agissent que lorsque la crise est déjà là. Or, il existe des outils pour organiser sa propre protection ou celle d’un proche avant que l’altération des facultés ne soit trop avancée. Les deux outils les plus connus sont la procuration bancaire et le mandat de protection future, mais ils n’offrent absolument pas le même niveau de sécurité.

Étude de cas : La fragilité de la procuration bancaire face à Alzheimer

Une personne atteinte d’Alzheimer à un stade précoce avait donné procuration sur ses comptes à son fils. Celui-ci l’utilisait pour régler les factures et gérer le quotidien. Cependant, après plusieurs retraits importants effectués par sa mère en proie à des troubles du jugement, la banque a exercé son devoir de vigilance. Doutant de la capacité de sa cliente à maintenir un consentement éclairé, la banque a bloqué la procuration. Le fils s’est retrouvé du jour au lendemain dans l’incapacité totale de gérer les finances de sa mère, l’obligeant à saisir le juge en urgence pour obtenir une mesure de protection. Cet exemple illustre pourquoi la procuration est un outil fragile et révocable à tout moment par la banque si elle a un doute sur la capacité du mandant.

La procuration bancaire est un simple mandat qui permet d’agir sur un compte. Elle repose sur la confiance entre le titulaire du compte et son mandataire. Son principal défaut est qu’elle ne survit pas à l’incapacité du mandant. Dès lors que la personne n’est plus en état d’exprimer un consentement lucide, la procuration perd sa validité juridique.

Le mandat de protection future est, à l’inverse, un outil conçu spécifiquement pour pallier une incapacité à venir. C’est un contrat par lequel une personne (le mandant) désigne à l’avance celui ou celle (le mandataire) qui sera chargé de veiller sur sa personne et/ou son patrimoine le jour où elle ne pourra plus le faire seule. Le mandat ne prend effet que sur présentation au greffe du tribunal d’un certificat médical attestant de l’inaptitude du mandant. Il offre une sécurité juridique bien supérieure à la procuration et évite d’avoir à passer par une procédure judiciaire. Un mandat bien rédigé est un véritable testament de vie.

Plan d’action : Rédiger un mandat de protection future sur-mesure

  1. Désigner plusieurs mandataires : Envisagez de nommer une personne pour la protection de la personne (décisions médicales, lieu de vie) et une autre, plus experte, pour la gestion patrimoniale.
  2. Inclure des directives anticipées : Précisez vos souhaits médicaux, notamment concernant la fin de vie ou des traitements spécifiques liés à la maladie d’Alzheimer.
  3. Exprimer ses souhaits de vie : Mentionnez clairement vos préférences, comme le souhait de « rester à domicile le plus longtemps possible » ou une préférence pour un type ou un lieu d’EHPAD.
  4. Prévoir un contrôle : Désignez un tiers de confiance (un autre membre de la famille, un notaire) qui sera chargé de contrôler les comptes du mandataire chaque année.
  5. Privilégier l’acte notarié : Un mandat fait chez un notaire (coût d’environ 100€ à 300€) donne des pouvoirs bien plus étendus au mandataire, notamment celui de vendre des biens immobiliers sans l’autorisation du juge.

Pourquoi l’inventaire de patrimoine est l’étape la plus critique de votre mandat de tuteur ?

Une fois la mesure de protection prononcée (tutelle ou curatelle), votre première mission en tant que tuteur ou curateur, et la plus fondamentale, est d’établir un inventaire complet du patrimoine de la personne protégée. Cette étape, qui doit être réalisée dans les 3 mois suivant le jugement, n’est pas une formalité. C’est la pierre angulaire de votre mandat, le point de départ qui engage votre responsabilité pour toute la durée de la protection.

L’inventaire est un « cliché » du patrimoine de votre parent au jour de votre nomination. Il dresse la liste de tous ses biens, mobiliers et immobiliers, ainsi que de toutes ses dettes. Il doit être daté, signé, et remis au juge. Pourquoi est-ce si critique ? Parce que c’est sur la base de cet inventaire initial que sera évaluée votre gestion à la fin de votre mission. Si un bien mentionné dans l’inventaire a disparu sans justification (vente autorisée, donation…), votre responsabilité pourra être engagée. Oublier un bien dans l’inventaire, c’est prendre le risque d’être accusé plus tard de l’avoir détourné. L’enjeu est donc immense pour le tuteur familial, qui doit faire preuve d’une rigueur absolue.

Le recensement du patrimoine concerne des dizaines de milliers de familles en France. En effet, les statistiques du ministère de la Justice montrent que près de 712 000 personnes majeures bénéficiaient d’une mesure de tutelle ou curatelle fin 2023. Pour chacune de ces situations, un inventaire précis a dû être réalisé.

Cet inventaire doit être le plus exhaustif possible. Au-delà des éléments évidents comme le logement ou le compte courant, il faut mener un véritable travail d’enquête pour ne rien omettre. Voici une liste des biens souvent oubliés :

  • Les coffres-forts bancaires et leur contenu (bijoux, documents).
  • Les contrats d’assurance-vie et de capitalisation, parfois très anciens.
  • Les comptes bancaires dormants dans d’anciennes banques.
  • Les parts sociales dans des entreprises ou coopératives.
  • Les dettes et crédits en cours, y compris les cautions que la personne a pu donner.
  • Les objets d’art, collections ou mobilier de valeur qui nécessitent une évaluation par un commissaire-priseur.
Organisation méthodique de documents patrimoniaux sur un bureau, symbolisant l'étape cruciale de l'inventaire par le tuteur.

À retenir

  • Proportionnalité avant tout : La mesure de protection la plus efficace n’est pas la plus lourde, mais la plus ajustée au besoin réel d’assistance ou de représentation de la personne.
  • Gestion rigoureuse : La séparation absolue des patrimoines et la réalisation d’un inventaire de départ exhaustif sont les deux piliers non-négociables de la responsabilité du tuteur ou curateur.
  • Le pouvoir de l’anticipation : Le mandat de protection future, activé sur certificat médical, est l’outil le plus puissant pour éviter une procédure judiciaire subie et garantir le respect des volontés.

Comment sécuriser le patrimoine d’un sénior vulnérable face aux escroqueries ?

La mise en place d’une mesure de protection juridique n’est pas une fin en soi. C’est le début d’une mission active de protection. Une fois le cadre juridique posé, votre rôle de curateur ou tuteur est d’agir comme un véritable bouclier contre les agressions extérieures, notamment les innombrables tentatives d’escroqueries qui ciblent les personnes âgées.

La mesure juridique seule constitue déjà un premier rempart. Pour tous les actes importants, votre signature ou votre accord est requis, ce qui bloque de fait de nombreuses arnaques. Mais la protection doit aussi s’exercer au quotidien, en mettant en place des barrières techniques et organisationnelles pour limiter les sollicitations frauduleuses. Il s’agit de créer un environnement sécurisé autour de votre parent.

Étude de cas : La curatelle comme filtre anti-arnaques

Mme D., 78 ans, atteinte d’Alzheimer et sous curatelle simple, a été démarchée à son domicile par un vendeur de panneaux solaires. Le commercial, particulièrement insistant, a tenté de lui faire signer un contrat de 25 000€. Se souvenant des consignes de son fils curateur, Mme D. a expliqué qu’elle ne pouvait rien signer sans son accord. Le vendeur, réalisant qu’il ne pourrait pas conclure sa vente rapidement, a renoncé. Le simple fait que le contrat nécessite l’assistance du curateur pour être valide a suffi à protéger Mme D. d’un engagement financier totalement disproportionné, illustrant l’efficacité de la mesure comme bouclier institutionnel.

Au-delà du rempart légal, vous pouvez déployer une série de « boucliers numériques et administratifs » pour réduire l’exposition de votre parent aux risques :

  • Bloquer le démarchage : Inscrire son numéro de téléphone sur la liste d’opposition Bloctel et, si possible, le mettre en liste rouge.
  • Sécuriser les opérations bancaires : Activer les alertes SMS pour toute dépense par carte supérieure à un certain seuil (ex: 50€) et utiliser des cartes virtuelles à usage unique pour les rares achats en ligne.
  • Filtrer l’accès à internet : Installer un bloqueur de publicités et de sites malveillants sur son ordinateur ou sa tablette et, si nécessaire, paramétrer un contrôle parental pour bloquer l’accès aux sites de jeux d’argent ou de trading.
  • Créer une « zone tampon » pour les emails : Mettre en place une adresse email dédiée uniquement aux communications officielles (impôts, banque) et une autre pour les communications commerciales, afin d’isoler les spams et tentatives de phishing.

Protéger un parent vulnérable est un travail de tous les instants. Mettre en place ces barrières actives est aussi important que la mesure juridique elle-même.

Pour évaluer la mesure la plus juste et la plus adaptée à votre situation familiale, l’étape suivante consiste à vous rapprocher d’un professionnel du droit, comme un notaire ou un avocat spécialisé, qui pourra vous accompagner dans la formalisation de votre démarche auprès du juge.

Questions fréquentes sur la protection juridique et Alzheimer

Peut-on demander à passer d’une tutelle à une habilitation familiale pour un parent en EHPAD ?

Oui, il est toujours possible de saisir le juge en cours de mesure pour demander une modification. Si la famille est unanime et que la situation administrative et patrimoniale s’est simplifiée (par exemple, après la vente du domicile), passer à une habilitation familiale est une excellente option pour alléger les contraintes de gestion. Il est souvent plus simple d’attendre le renouvellement de la mesure pour faire cette demande de modification.

Que se passe-t-il au décès de la personne protégée ?

Le mandat de protection s’arrête immédiatement et automatiquement au jour du décès. Le tuteur ou curateur n’a plus aucun pouvoir sur les comptes, qui sont gelés par la banque dans l’attente du règlement de la succession. Sa dernière mission est d’informer le juge et la banque du décès, puis de présenter son dernier compte de gestion aux héritiers dans un délai de trois mois.

La personne protégée peut-elle demander elle-même la mainlevée ?

Oui, absolument. Même atteinte de la maladie d’Alzheimer, la personne protégée conserve le droit de saisir le juge à tout moment pour demander la fin de la mesure, par exemple lors d’une phase de lucidité. Le juge prendra cette demande très au sérieux et ordonnera une nouvelle expertise médicale pour évaluer si l’état de santé de la personne justifie encore le maintien de la protection.

Rédigé par Solange Verdier, Avocate au Barreau spécialisée en droit de la famille et protection des majeurs vulnérables, avec 18 ans d'expérience dans la gestion des tutelles et mandats de protection future. Elle accompagne quotidiennement les familles dans les procédures juridiques complexes liées à la perte d'autonomie.